ton mari tes amants tes amis et moi


la disparation du père non assumée 20 ans plus tard


XIX Anaïs

(suite)

( début du chapitre )

J’ai marché très lentement, en pensant à Amina qui devait au même moment s’éclater en super prof de français. « Je sais que tu m’aimes et tu sais que je t’aime pourtant on ne s’en sortira jamais. » Vu de ton côté, tu as sûrement raison quand tu me sors : « je dois souffrir parce que j’aime un non-musulman, je sais que je ne pourrais jamais te quitter, j’ai essayé en prenant cette chambre à Prayssac. Mais quelque chose en moi le refuse. Donc j’assume. Mais je ne ferai pas tout ce que tu souhaites. Ce serait facile de te rendre heureux, je sais ce qu’il te faut. Mais non, je ne me forcerai plus, soit on fera l’amour parce que j’en aurais envie, soit on ne le fera plus. » Je sais qu’il y a en toi une sincérité mais tu n’auras jamais la force d’assumer totalement ta révolte contre l’ordre musulman. Si tu es avec moi, c’est que tu cherchais un non-musulman, comme tu l’as cherché avec ton mari, tes amants, tes amis homosexuels. Mais quand tu te présentes devant ta famille, il te semble indispensable de ne pas contrarier leur conception du monde, celle qui te rassure également quand remonte la douleur de la disparation de ton père. Je te comprends parfois, je sais que tu n’es pas l’envoyée d’un grand plan de conquête de l’Occident ! Tu es juste une femme parfois merveilleuse mais qui ne s’est jamais remise de la disparition de son père, qui a lutté contre un conditionnement, je sais que tu n’aimes pas ce mot, et pourtant je n’en ai pas d’autres, tu as étudié mais tu n’as pas trouvé le raisonnement te permettant de moins souffrir. Les religions répondent effectivement à un besoin humain de se sécuriser sur la valeur de la vie, et de la mort. J’aurais voulu t’aider...

Ça sert à quoi que tu peignes le couloir, la salle de bains, la chambre, décapes le vieux portail avant de véritablement t’intoxiquer pour qu’il resplendisse, tout en me reprochant de ne pas t’aider ? Ce n’est pas la première fois que tu me prives d’amour « Je vis avec toi parce que je t’aime mais tant que tu ne seras pas musulman, tu ne me toucheras plus. » Tu as déjà oublié ? Mais 48 heures plus tard tu te serrais contre moi et tout recommençait, jusqu’à la prochaine crise. À quand la prochaine crise ? Va-t-on faire l’amour ce week-end ? J’en ai marre de vivre dans ces incertitudes, cette pression.
Si je te balance "je ne t’aime pas, je ne t’ai jamais aimée", je sais très bien que tu considéras cela comme "une méchanceté", un désir de vengeance. Avec ton sens des mots : tu m’aimes comme tu n’as jamais aimé personne et je t’aime de même. La preuve, tu me la répètes assez souvent : tu n’as jamais accepté de personne ce que tu acceptes de moi. Et je dois reconnaître n’avoir jamais accepté un dixième d’une autre de tout ce que tu m’as fait depuis 2008.
Parfois, quand même, tu lâches « tu n’aimes que mon cul, mon corps mais mes pensées, mes valeurs, tu n’en as rien à foutre, ma religion, mon fils, tu t’en fous. J’en ai marre de ressentir ton amour uniquement lorsqu’on est nus... »
Je ne t’ai jamais répondu un simple « oui. » Cette fusion de nos corps aurait pu représenter la porte d’un grand bonheur, tu as voulu en faire un objet de chantage pour me transformer en musulman au service de ton fils, parce qu’il est ton fils mais encore plus parce que tu as l’impression de revoir ton père. La comparaison des photos est effectivement troublante. Dès ce jour, j’ai essayé de sauver l’union de nos corps et notre couple n’a tenu que sur ce principe et ta propre accoutumance physique à laquelle un sentiment de culpabilité apportait le "ciment éternel", un "amour béton." Ton père t’ayant "trahi" en Éthiopie tu veux que ton fils en paye le prix sous l’insulte "le fils de la putain" ?

J’arrivais épuisé, mentalement vidé. Amina me manquait. Nous ne nous parlions plus vraiment. Pourtant il suffisait qu’elle soit à Prayssac pour que je me mette à lui parler. Comme je lui manquais. Et je le sentais dans sa voix au téléphone. Amina me manquait. Son corps. Oui son corps. Mais surtout, et c’est ça qu’elle ne comprenait pas, ce qui aurait été possible si elle avait accepté de se consacrer à notre couple.
« Cette femme ne m’apportera jamais ce que je cherche, un amour serein, une tranquillité, l’osmose, l’harmonie. »
Qui m’a prétendu que le véritable Amour c’est justement le déchirement, la confrontation et finalement l’incapacité de vivre sans l’autre ? Allons-nous continuer ainsi encore des mois, des années ? Je n’en peux plus. Tu m’as épuisé Amina, je ne suis même pas capable de rédiger le début de l’autobiographie de ce cinglé ! Je comprends que je t’épuise également. Pourtant, y’a ce mystère entre nous, ce ciment oui...

Et il a tué Anaïs. Et il finira par tuer Nadège. Un jour j’aurai la force de te demander de partir. De partir. Je sais très bien que si en septembre tu vis encore ici, on recommencera pour un an, avec ton fils, auquel on évitera nos colères, pour lequel toi également tu feras des efforts avec moi, en me donnant un peu de sexe comme tu dis maintenant...

Qu’est-ce qu’il m’a raconté Kader ? Les boulangeries sont fermées le lundi ! Elle n’est quand même partie à Cahors juste pour de la brioche ? Je ne suis même pas certain qu’elle en trouverait là-bas aujourd’hui...

Je me suis assis devant l’ordinateur et me suis réinscris sur AcommeAmour.com.
J’allais mal. J’en avais conscience. Mais je ne voyais pas d’issue. Je pouvais me répéter quinze fois « il faut qu’elle parte », je me répondais systématiquement « j’en serai terriblement malheureux. » Attachement.


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